Dans l’univers du commerce de la pièce de rechange automobile en Tunisie, une initiative singulière attire l’attention. Non pas pour son tapage médiatique – il n’y en a pas – mais pour sa rigueur tranquille et son efficacité silencieuse. Derrière piècesauto.tn, un site e-commerce né en plein confinement, se cache Wissam ElKhal, ingénieur en génie mécanique, docteur, entrepreneur autodidacte du numérique, mais surtout commerçant lucide et ancré dans la réalité du terrain.
Son projet, né dans l’intimité du confinement de 2020, ne cherchait pas à « disrupter » le marché – le mot est souvent galvaudé – mais à répondre simplement à un manque. Le genre de manque que l’on repère quand on vend des pièces toute la journée derrière un comptoir, et qu’on entend les mêmes phrases, les mêmes frustrations : « je n’ai pas trouvé la pièce », « j’ai fait cinq magasins », « est-ce que vous avez ça pour une Clio 2 ? ».
Retour aux sources et pivot numérique
Wissam ElKhal aurait pu rester chercheur. Il avait tout pour. Diplômé de l’École Nationale d’Ingénieurs de Sousse, titulaire d’un doctorat en génie mécanique, il s’est longtemps posé la question : continuer dans l’enseignement ou se réorienter ? C’est finalement vers l’entreprise familiale « Avenir Auto » qu’il retourne, un magasin de pièces fondé par son père en 1987 à Sousse. « Je suis arrivé avec peu de connaissances métier, mais avec mon père, qui avait 40 ans d’expérience, l’apprentissage s’est fait vite », raconte-t-il. Mais l’ingénieur, lui, ne se contente pas de vendre. Il observe. Il analyse. Et surtout, il détecte un décalage.
Entre une offre de plus en plus atomisée et une demande de plus en plus précise, il voit se creuser un vide. « Les clients ont du mal à localiser leur pièce. Les commerçants ont du stock mais ne savent pas à qui le proposer. Le marché est éclaté, l’information fragmentée ».
La suite est connue : en mars 2020, le pays se confine. Les commerces baissent le rideau. Wissam, lui, se met au travail. Autodidacte, il se forme seul au développement web via YouTube, crée son propre site, développe un prototype en six mois, et met en ligne piècesauto.tn en mai 2021. En parallèle, il continue à tenir son magasin, car « le site, à ce moment-là, ce n’était encore qu’un outil de plus, pas un canal de vente à part entière ».
Un site à visage humain
Dès les débuts, le site propose le stock propre d’Avenir Auto, principalement des références pour marques françaises : Peugeot, Renault, Citroën, Dacia. Pas encore de marketplace à l’époque. Juste une interface claire, des catégories lisibles, une promesse : trouver sa pièce sans sortir de chez soi. Aujourd’hui encore, la philosophie reste artisanale. « On préfère maîtriser le contenu. Chaque commande est validée manuellement. On appelle le client. On vérifie la compatibilité. Le numéro de châssis est notre meilleur ami », explique-t-il.
Le site propose désormais plus de 40.000 références actives, et les commandes arrivent de toute la Tunisie. La livraison se fait en 24 à 48 heures, avec un paiement à la livraison, car les clients tunisiens hésitent encore à utiliser leur carte bancaire en ligne. « On espère que ça changera. Mais pour l’instant, la confiance se construit lentement. »
Pour filtrer les commandes douteuses ou éviter les envois inutiles, l’équipe – deux personnes à temps plein – contacte systématiquement chaque client après la commande. « On appelle tous les clients. On ne laisse rien au hasard ». Cette étape permet de vérifier la compatibilité de la pièce et la volonté réelle d’achat. Résultat : seulement 7 % des clients ne confirment pas ou ne répondent pas à l’appel, ce qui reste un taux très bas au regard des standards du e-commerce local.
Une clientèle hybride, un canal en expansion
Ce qui surprend, c’est la diversité des clients. « On a des particuliers, des garagistes, et même d’autres magasins de pièces », sourit Wissam. Le site fonctionne à la fois comme vitrine, comme boutique, mais aussi comme relais logistique B2B. Les commandes en ligne ne sont pas toutes finalisées en ligne : 40 % d’entre elles sont confirmées par téléphone, un mode de fonctionnement qui traduit encore l’attachement à la voix humaine, au contact direct.
Du côté des produits, la plateforme couvre toutes les catégories courantes : mécanique, freinage, transmission, éclairage, huiles et additifs, carrosserie et accessoires. Seules manquent à l’appel les vitres et parebrises, « pas encore intégrés mais c’est prévu ».
Depuis peu, des grossistes partenaires peuvent également proposer leurs articles via la plateforme, sur commande. Mais pas question d’ouvrir la porte à tout le monde. « Si je laisse n’importe qui publier ses pièces, je perds la main sur la qualité. Et le vrai risque, c’est la contrefaçon ». La vérification des pièces reste donc centralisée en interne, y compris pour les références partenaires. Un modèle hybride, à mi-chemin entre e-commerce ouvert et sélection maîtrisée.
Retrouvez l’intégralité de ce reportage dans votre magazine Tunisie Rechange numéro 10








