Longtemps utilisé comme un outil de confiance dans le secteur de la pièce de rechange et des services auto en Tunisie, le paiement par chèque traverse une zone de turbulences. Entre interdiction progressive de l’usage des chèques postdatés et disparition des garanties légales, les professionnels du secteur sont contraints de revoir leurs pratiques. Mais dans un marché encore fragilisé, où les marges sont minces et les retards de paiement fréquents, les solutions alternatives ne coulent pas de source.
Pendant des années, le chèque a été l’un des piliers du commerce interentreprises en Tunisie. Pas pour son côté pratique, mais pour la garantie morale – et souvent judiciaire – qu’il offrait. Légalement, le chèque postdaté était déjà proscrit. Dans les faits, il constituait la monnaie d’échange de milliers de transactions, surtout entre fournisseurs et détaillants du secteur auto. Son interdiction stricte, désormais appliquée, bouleverse toute une mécanique.
Le gérant d’un magasin de pièces au détail et fondateur d’un site e-commerce, en témoigne :« le chèque, c’était la garantie ».
Adaptation en temps réel
Face à cette nouvelle donne, les acteurs se réorganisent à marche forcée. Certains misent sur les virements bancaires, plus sûrs mais souvent retardés. D’autres s’appuient sur des outils numériques pour sécuriser ce qui peut encore l’être.
« On utilise désormais l’application Tunicheque. On scanne le QR code du chèque et on reçoit un message de la banque sur la disponibilité des fonds. On a ensuite huit jours pour déposer le chèque. C’est mieux que rien », nous confie le gérant du magasin.
Pour les clients identifiés et historiques, la solution des traites reste en vigueur. Mais elle aussi suppose des conditions bien précises, notamment une validation préalable de la capacité de paiement. En somme, la confiance doit être reconstruite pour chaque transaction.
Des impacts concrets sur le terrain
La fin de la garantie liée au chèque a un effet immédiat sur l’activité. « On a perdu quelques clients », admet le gérant du magasin. « Certains salariés avaient l’habitude de nous régler par chèque daté, juste le temps que leur salaire tombe ». Cette pratique répandue dans le petit commerce est désormais rendue impossible, mettant en tension une partie de la chaîne de distribution.
Dans un autre registre, un cadre dirigeant d’un grand groupe de distribution de pièces de rechange automobile explique : « Chez nous, le recours aux traites assurées était courant. On travaillait avec des banques qui prenaient un pourcentage pour garantir la créance. Mais c’est un système lourd, lent et incertain. Aujourd’hui, tout bascule vers le virement, ou le paiement par carte ».
Pour les montants importants, la sécurisation passe désormais par des assurances-crédit, coûteuses mais utiles. Ces dernières permettent de couvrir jusqu’à 90 % de la créance… à condition que le client soit validé au préalable et que l’indemnisation ne traîne pas indéfiniment.
Un écosystème contraint d’évoluer
Dans un contexte où les marges sont faibles – « à peine 4 % dans certains segments », confie la même source – la disparition du chèque sécurisé est une contrainte de plus. Le financement du développement, l’investissement dans les stocks, l’expansion des réseaux, tout devient plus délicat sans cette soupape de trésorerie qu’offrait le chèque à date.
Certes, la digitalisation progresse. Le paiement en ligne se généralise pour les petites sommes, notamment dans l’e-commerce. Mais dans les échanges interprofessionnels, la culture du crédit à court terme reste ancrée, et difficilement remplaçable à grande échelle.
Une page qui se tourne
En Tunisie, l’interdiction du chèque postdaté n’est pas qu’une mesure juridique. C’est une révolution silencieuse dans les pratiques commerciales. Elle oblige les acteurs à revoir leurs équilibres financiers, à s’équiper d’outils de contrôle, à assumer davantage de risques… ou à refuser purement et simplement certaines transactions.
Une chose est sûre : le secteur de l’après-vente automobile, déjà sous pression, doit inventer un nouveau modèle de confiance, sans ce bout de papier qui, pendant si longtemps, a garanti bien plus que le simple paiement.
Abdellah Khalil








