Si les problématiques diffèrent d’un pays à un autre, la situation du marché de la carrosserie demeure assez instable au Maghreb. Pièces qui manquent, savoir-faire à parfaire, coûts des réparations qui s’envolent… les défis à relever sont nombreux. Toutefois, les spécialistes font preuve d’un optimisme à toute épreuve, considérant que leur capacité d’adaptation et le soutien apporté par les fournisseurs d’équipements s’avèrent précieux pour l’avenir.
On serait curieux de savoir ce qu’en disent les psychanalystes… Voir un sujet confronté à une multitude de défis, de soucis et d’interrogations revendiquer haut et fort son optimisme tout autant que sa croyance en des lendemains meilleurs constitue un cas d’école. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le marché de la carrosserie au Maghreb n’est pas près de s’allonger sur le divan. Ni auto-persuasion, ni Méthode Coué et encore moins de déni de réalité dans son analyse. Ses acteurs et observateurs voient le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide pour de bonnes raisons. En Afrique du Nord, le monde de la rechange automobile a construit son histoire sur une forme d’instabilité directement liée au contexte social, politique et économique de la région. Au jeu des montagnes russes, le secteur avance au fil du temps entre des hauts et des bas qui n’ont toutefois jamais remis en question ses convictions. Parce que ses membres savent qu’il est possible d’avancer, même en marchant sur des œufs. A l’heure où l’automobile se réinventent, avec des technologies de motorisation et de conception qui évoluent, les carrossiers, tôliers et réparateurs se savent sur le fil du rasoir. Appréhender ces changements, se mettre à la page, monter en compétences, s’équiper, adapter son business model, les sujets sont nombreux et créent quelques migraines dans les garages. Bien sûr, cette entrée en matière n’est pas complètement duplicable sur tous les marchés. Tension en Algérie, dynamisme au Maroc, entre-deux en Tunisie, ces trois pays offrent des panoramas dissemblables. Pour autant, ils se rejoignent tous premièrement sur une forme de complexité globale à bien aborder la carrosserie d’aujourd’hui et, deuxièmement, sur leur confiance pour demain. On y revient.
Des importations fermées à double tour
Au jeu des comparaisons, l’Algérie est un sujet tout à fait à part. Si l’Afrique du Sud, le Maroc et l’Egypte constituent les principaux fers de lance de la production automobile continentale, le pays des Fennecs présente quant à lui un potentiel indéniable avec son parc de 7,7 millions de véhicules (décompte à fin 2020). Sauf que les autorités du pays, en verrouillant les importations tel un coffre-fort d’une banque Suisse, ont asséché et appauvri bon nombre de secteurs économiques. L’automobile ne fait pas défaut. 80 % des voitures en circulation sont âgées de cinq ans ou plus, et près d’un tiers du parc est même au-dessus des 15 ans. Le parc vieillit et ce serait ainsi une aubaine pour l’après-vente. Oui, sauf que les professionnels du secteur sont logiquement confrontés à de plusieurs pénuries, à commencer par celle des pièces. « Le circuit d’importation est complètement à l’agonie » pose sans détour Toufik Merkouche, directeur général de Gemapro. « La situation touche à peu près tous les types de véhicules mais elle atteint son paroxysme sur ceux immatriculés en 2023 et 2024. Il n’y a quasiment plus de pièces pour eux ! » ajoute Adel Dougbeg, gérant d’Auto Qual, la plus grande carrosserie du pays. Et le phénomène pénalise d’ailleurs beaucoup plus les professionnels de la carrosserie que ceux de la mécanique. Comme le rappelle le dirigeant d’Auto Qual, faire entrer un conteneur est devenu un luxe. Pour ceux qui y arrivent, il est préférable d’y mettre des pièces mécaniques que des éléments de carrosserie. « C’est plus fragile, ça prend plus de place et, au final, c’est moins rentable » souligne-t-il.
Un cercle vicieux
Ces problèmes d’approvisionnement ont de grandes conséquences pour le quotidien des réparateurs et des automobilistes. Entre changer et réparer, quand le produit n’est pas là, le choix est vite fait. Si les propriétaires peuvent encore avoir du mal à l’accepter, la réalité ne leur laisse pas d’alternative. Qu’elles soient issues du marché de l’occasion et de casses, les pièces de seconde main deviennent ainsi l’unique voie de secours. Ce constat se duplique en outre dans les ateliers où cette pénurie est aussi valable pour les équipements. « Entre 2002 et 2019, le marché algérien était en pleine expansion. L’industrie automobile se portait bien, les installations aussi. De grands ateliers de concessionnaires comme des indépendants s’équipaient, développe Toufik Merkouche. Et puis, il s’est passé ce que l’on connait tous à propos des importations. Dès lors, tout s’est déréglé. Nous, chez Gemapro, on n’a plus vendu la moindre cabine de peinture depuis quatre ans ! En réalité, le marché est confronté à un cercle vicieux où tout est plus ou moins lié. Les concessionnaires ont beaucoup moins de voitures à vendre, donc ils investissent moins sur tous les plans, y compris au niveau de l’équipement de garage. Comme on met moins de voitures à la route, les prévisions en carrosserie sont moins bonnes, donc on investit moins. Et enfin, comme il est très difficile d’en importer, les spécialistes comme nous peinent à vendre des équipements… » Un témoignage qui traduit toute l’ampleur du problème. Celui-ci n’a toutefois pas dépassé les frontières locales.
Moins de changements, plus de réparations
Au Maroc ou en Tunisie, l’enjeu ne porte pas sur les approvisionnements. Ce qui n’empêche pas certaines similitudes avec l’Algérie. Ainsi, dans ces deux pays, le recours à des éléments neufs ne cesse de reculer d’année en année. Sur le marché marocain, ils représenteraient 15 à 20 % des volumes, contre 40 % pour des éléments adaptables et autant pour ceux issus de casses. « C’est une évolution qui est en marche mais qui est contrôlée, observe Adil Zaidi, PDG de Bennes Marrel et président de la fédération de l’automobile, de la carrosserie et de la construction. Il ne faut pas voir cette relative faible part du neuf comme un problème. Parce que le marché marocain maîtrise ce changement et qu’il est sain ». Le responsable fait ici directement référence à la mise en place en 2017 de la certification Salamatouna grâce à laquelle les réparateurs affiliés ont un label qui facilite l’importation et donc la qualité notamment des pièces. Comptant sur des secteurs de la rechange très dynamique pour l’une, et plutôt dynamique pour l’autre, les autorités marocaines et tunisiennes peuvent désormais s’appuyer sur cette notion de réparabilité autrement que dans une logique pratico-pratique. « C’est important d’avoir davantage recours à la réparation car c’est nécessaire pour l’environnement, pointe Mohamed Haddad, directeur du distributeur de pièces SPVA. En Tunisie, c’est quelque chose qui est encore mal assimilé mais c’est notre devoir à tous de rappeler ce message ». Ce dernier juge d’autant plus censé d’aller dans cette direction que les automobilistes dans son pays ont désormais largement recours à des produits de piètres qualités, et de citer des marques chinoises ou polonaises en exemple, pour faire réparer leur voiture. « Même si la situation peut varier en fonction des cas, je pense qu’il est toujours préférable de réparer une pièce haut de gamme, produite par une marque de premier plan, plutôt que de la changer par une autre low cost à la qualité douteuse. » Du côté du royaume chérifien, Adil Zaidi loue la démarche avant-gardiste qui prévaut chez lui. Tout en y apportant un petit bémol. « Le marché automobile est en pleine croissance au Maroc. Le parc est très vaste et se renouvelle bien. Dans ce cheminement, la notion environnementale est forcément importante. En carrosserie comme en mécanique, on valorise beaucoup la réparabilité et la seconde main avec une stratégie qui est calquée sur les règles européennes. Compte-tenu de l’état actuel du parc, on a presque l’impression que cette stratégie est surdimensionnée, trop en avance, pour nous. Mais c’est aussi une bonne chose car le marché va continuer de se renouveler. »
Des équipements en phase avec les attentes
Pour bien appréhender ces mutations technologiques, tout le secteur peut compter sur les efforts des distributeurs et des fabricants d’équipements, mais aussi sur la pertinence des produits proposés. « Même si encore une fois il y a des différences entre les pays, j’ai le sentiment que ce marché est très dynamique au Maghreb, partage Madani L’Habib, représentant des ventes en Afrique de KrofTools. Il faut bien dissocier l’offre proposée et le niveau d’équipement dans les garages. Sur le premier point, les fournisseurs font bien leur travail ». Pour ces derniers, tout l’enjeu consiste à faire la synthèse entre plusieurs problématiques. Depuis une dizaine d’années, la complexité des voitures s’est accélérée. Et cela concerne à la fois la conception, avec de nouveaux matériaux utilisés (alu) ou d’autres qui se sont généralisés (plastique), les teintes, avec des peintures haut de gamme de plus en plus difficiles à reproduire sans des outils tout aussi perfectionnés, et les aides à la conduite. Car le changement d’un parechoc ou d’une aile implique de façon grandissante de reparamétrer voir même de changer des radars ou des caméras. Pour les fournisseurs d’équipements, il convient ainsi de mettre au point des technologies qui soient le plus simple et le plus agile possible à utiliser. « C’est crucial pour un professionnel de pouvoir s’appuyer sur des outils qui sont adaptés à cette complexité et qui permettent de traiter un maximum de véhicules sans devoir dupliquer les investissements et les outils » confirme Adel Dougbeg. « Nous ça fait 43 ans que c’est notre spécialité. Nous disposons d’équipements de hautes technologies, avec des performances ultramodernes que nous arrivons à placer chez les concessionnaires » note Saloua Lahsak, directrice générale de Cueg. Présent en automobile, aéronautique et ferroviaire, son groupe a développé toute une gamme de solutions répondant à ces marchés, à leurs spécificités et à celles du Maghreb. Culturellement, dans la région, les professionnels travaillent plus à la main qu’ailleurs. Cueg l’a bien compris. Puisque 80 % d’une prestation se fait manuellement, il convient d’optimiser ce laps de temps avec les meilleurs outils qui vont parfaitement se corréler avec les 20 % restant (peinture, finitions…). « Il faut montrer aux porteurs de projet les gains de temps qu’ils peuvent obtenir avec un travail professionnel et structuré. Car qui dit temps, dit argent… » ajoute Saloua LahsaK
Quand les assurances ne jouent pas le jeu
Une transition qui permet de faire le lien avec le déploiement de ces produits sur le terrain. Sujet ô combien crucial qui fait pourtant tiquer de nombreux observateurs. En réalité, on peut mettre en évidence une dichotomie du marché maghrébin avec d’un côté un réseau structuré et qualitatif représenté par les ateliers de distributeurs et de constructeurs automobiles et de l’autre une foultitude d’indépendants qui pèsent par le nombre mais pêchent régulièrement par l’expertise. Adil Zaidi dresse le tableau marocain : « Le marché de la carrosserie-réparation est assez atomisé avec plus de 450 concessionnaires qui côtoient environ 4 000 petits faiseurs spécialisés dans la réparation, la peinture, l’embellissement ou encore le repicking. Les uns et les autres ont un savoir-faire indéniable mais des lacunes demeurent ». « En Tunisie, le niveau d’équipement et d’expertise est surtout porté par les distributeurs et les constructeurs » fait remarquer Madani L’Habib. En creux, deux problématiques pointent chez des indépendants en retard sur leurs homologues tant au niveau des outils que des connaissances. Les standards en matière d’équipements chez les petits faiseurs s’avèrent en effet en deçà de ceux constatés par ailleurs. Mais plutôt que de jeter la pierre aux professionnels, nos observateurs mettent tous en avant le rôle néfaste d’une profession intimement liée à l’univers de la carrosserie. Le poids des compagnies d’assurance, de leurs choix au quotidien et de leurs stratégies sur le long terme constituent ainsi un frein majeur à une montée en compétences des garages. « Les assurances ne jouent pas le jeu, confirme Toufik Merkouche. Chez nous, en Algérie, les coûts de main d’œuvre ne sont bien souvent pas pris en compte ! » Même son de cloche en Tunisie où Mohamed Haddad précise que « les assureurs ne prennent en charge que les remplacements et non les réparations, ce qui réduit les possibilités pour le client et nuit au bon équilibre des garages ». Et le faible engagement des compagnies vis-à-vis des automobilistes se corrèlent avec une pression mise sur les professionnels de l’après-vente. « Quand vous savez ce que vous gagnez sur la majorité des prestations, au demeurant pas grand-chose, vous n’avez pas envie d’investir dans du matériel dernier cri » complète le dirigeant de SPVA.
L’enjeu de la formation
Autre point d’achoppement, la question de la formation est dans toutes les bouches. L’analyse du marché de la carrosserie-réparation et de son évolution passe nécessairement par cette problématique. « Je pense que c’est l’élément principal qui manque pour assurer un bon développement » du secteur, confirme Saloua Lahsak. Adil Zaidi se montre plutôt optimiste. « Il y a forcément un enjeu de formation. Mais nous avons au Maroc des instituts de grande qualité et nos institutions travaillent avec le GNFA français pour aider le secteur à passer un nouveau cap. » L’aide de partenaire est aussi un motif d’espoir en Algérie où Nexus Automotive prévoit d’implanter un centre de formation. « Ce sera un vrai plus pour toute la rechange » croit Adel Dougbeg. En Tunisie enfin, Mohamed Haddad estime lui aussi que « les besoins sont très forts. Beaucoup de techniciens, beaucoup trop à mon sens, travaillent à l’ancienne ». Pour L’Habib Madani, cette façon de fonctionner nécessite effectivement une mise à jour pour que les professionnels puissent prendre correctement en charge les dernières technologies de véhicules, mais elle a aussi des atouts à faire valoir. « On peut militer pour plus de formation tout en reconnaissant le savoir-faire qui prévaut et se transmets dans les petits garages. Dans de nombreuses villes du Maghreb, on rencontre des techniciens qui évoluent dans des ateliers défraichis mais qui ont un savoir-faire indéniable. Sur les réparations de chocs ou d’éléments plastiques, il y a de véritables orfèvres. » Et c’est aussi parce que les bases sont acquises, et parfaitement assimilés que chacun se montre globalement optimiste. Le socle de compétences n’est pas à remettre en question. Il s’agit bien davantage de le faire évoluer ce qui dépend d’investissements, de prises de conscience mais aussi d’un contexte porteur, ce qui n’est actuellement pas le cas dans certaines contrées.
L’agilité face aux nouveaux défis
En dépit d’une situation toujours très dégradée en Algérie, Toufik Merkouche, chez Gemapro, et Adel Dougbeg, chez Auto Qual, partagent leur optimisme. « J’ai le sentiment qu’on se rapproche chaque jour un peu plus d’une sortie de crise » estime le premier quand le second fait remarquer « que les choses bougent. Il y a des importateurs libres qui arrivent à importer des pièces, il y a aussi de plus en plus de représentants de marques qui s’installent ou reviennent dans le pays donc on sent bien que la situation s’améliore doucement ». Une fois l’accès aux pièces résolu et l’équilibre économique retrouvé, ce marché, comme ceux du Maroc et de la Tunisie, pourra se projeter sur le futur. Les véhicules électriques ou hybrides représentent encore aujourd’hui une niche, un embryon sur le marché automobile. Pour autant, c’est en anticipant l’arrivée de ces nouvelles technologies dans les réseaux après-vente que le monde de la rechange pourra conforter son rang et gagnera des parts de marché sur les constructeurs. « C’est certain que ces nouveaux véhicules vont faire évoluer le secteur, admet Adil Zaidi. Mais le marché marocain a ceci de très spécifique qu’il demeure au fil des décennies particulièrement souple, il sait s’adapter très vite. Les réparateurs n’ont pas de freins. » « Toute la complexité du sujet c’est qu’il faut l’anticiper mais en même temps nous ne sommes encore qu’au tout début de ça. Faire les bons choix est ainsi très difficile… » juge Adel Dougbeg. Un défi de taille mais un défi de plus. Avec ou sans parachute, le marché maghrébin sait mieux qu’aucun autre sauter dans le vide. Dans le meilleur des cas, on atteint les étoiles. Dans le pire, on se rattrape aux branches. Pas de quoi être l’effrayer.









