« Cette année, la baisse concerne essentiellement les exposants turcs. L’économie est plus difficile qu’il y a un an, mais nous maintenons un taux d’internationalisation de 55% et nous continuons d’attirer des visiteurs du monde entier ».
La phrase résume à elle seule l’un des principaux enseignements de cette 25e édition d’Automechanika Istanbul. Car derrière des allées toujours aussi animées et des halls qui affichent complet, le grand rendez-vous de l’après-vente automobile évolue dans un contexte économique bien plus complexe qu’il n’y paraît.
À première vue pourtant, rien ne laisse présager une année difficile. Les visiteurs affluent dès l’ouverture des portes, les rendez-vous d’affaires s’enchaînent et les stands ne désemplissent pas. Mais en coulisses, l’industrie turque fait face à une réalité plus contrastée, marquée par l’inflation, la hausse des coûts de production et un environnement économique devenu plus exigeant pour de nombreuses entreprises.
Comme chaque année, Murat Can Yümer, directeur commercial et marketing de Messe Frankfurt Istanbul, nous a accordé un entretien exclusif. L’occasion de revenir sur les grandes tendances de cette édition anniversaire, les mutations qui traversent l’après-vente automobile et les évolutions géopolitiques qui continuent d’influencer les échanges commerciaux à l’échelle internationale.
Cette année, près de 1.400 exposants occupent les 14 halls du parc des expositions TÜYAP. Un chiffre légèrement inférieur à celui enregistré lors de l’édition précédente, qui avait réuni environ 1.500 entreprises.
« Nous enregistrons une légère diminution du nombre d’exposants. Nous étions autour de 1.500 l’année dernière et nous sommes aujourd’hui proches de 1.400 », explique Murat Can Yümer.
Selon lui, cette baisse est directement liée au contexte économique auquel sont confrontés de nombreux industriels turcs. « L’économie turque traverse une période plus difficile que l’année dernière. Les coûts de main-d’œuvre, les coûts opérationnels et les contraintes liées aux devises compliquent aujourd’hui la situation pour de nombreuses entreprises », poursuit-il.
Pour autant, les organisateurs ne voient dans cette évolution aucun signe d’essoufflement. Car derrière la légère contraction du nombre d’exposants se cache une autre réalité, beaucoup plus révélatrice de la trajectoire suivie par le salon depuis plusieurs années.
Les entreprises internationales continuent de répondre présentes. « Cette différence provient essentiellement de la baisse du nombre d’exposants turcs. Du côté international, nous restons sur des niveaux très élevés. Le taux d’internationalisation est toujours de 55% ».
Autrement dit, plus d’un exposant sur deux présent à Automechanika Istanbul vient aujourd’hui de l’étranger. Un chiffre qui exprime parfaitement l’évolution du salon. Longtemps considéré comme une vitrine de l’industrie automobile turque, le rendez-vous stambouliote est devenu au fil des années une véritable plateforme de rencontres commerciales entre fabricants, équipementiers, distributeurs et acheteurs venus de plusieurs continents.
L’édition 2025 avait déjà confirmé cette dynamique en accueillant 57.748 visiteurs professionnels issus de 145 pays. Un chiffre qui montre à quel point le rendez-vous stambouliote a gagné en importance au fil des années.
Vingt-cinq ans après sa création, Automechanika Istanbul ne joue plus seulement un rôle national ou régional. Il s’impose désormais comme l’un des principaux points de rencontre de l’après-vente automobile entre l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Asie centrale et, de plus en plus, l’Afrique subsaharienne.
Le remanufacturing gagne du terrain
S’il y a une nouveauté qui symbolise les mutations actuelles de l’après-vente automobile, c’est probablement l’arrivée officielle du remanufacturing parmi les grandes thématiques mises en avant par le salon.
Depuis plusieurs années, Automechanika Istanbul identifie certains domaines stratégiques à travers des parcours dédiés permettant aux visiteurs de repérer rapidement les entreprises spécialisées. Les véhicules industriels, l’agriculture et l’électromobilité faisaient déjà partie de ces catégories. Cette année, une quatrième compétence vient s’y ajouter.
« Nous avons développé un partenariat avec l’APRA, l’association internationale du remanufacturing. Grâce à cette collaboration, nous avons introduit cette nouvelle compétence au sein du salon », explique Murat Can Yümer.
Encore peu connu dans certaines régions, le remanufacturing consiste à récupérer des pièces usagées afin de leur redonner leurs caractéristiques d’origine grâce à des procédés industriels rigoureux.
Alternateurs, démarreurs, injecteurs, turbos, boîtes de vitesses ou composants électroniques peuvent ainsi retrouver une seconde vie tout en répondant aux mêmes exigences de performance que les pièces neuves. « Il s’agit de pièces utilisées qui sont remises en état à travers différents procédés industriels afin d’être réutilisées », résume-t-il.
Le développement de cette activité n’a rien d’anecdotique. Entre pression sur les coûts, disponibilité parfois incertaine de certaines références et exigences environnementales de plus en plus fortes, le remanufacturing gagne progressivement du terrain auprès des équipementiers, distributeurs et réparateurs.
Pour de nombreux professionnels, il représente aujourd’hui une réponse concrète à plusieurs problématiques simultanées : réduire les coûts, prolonger la durée de vie des composants et limiter l’utilisation de nouvelles matières premières.
Le fait qu’Automechanika Istanbul lui consacre désormais une visibilité spécifique montre à quel point le sujet prend de l’importance dans l’écosystème mondial de l’après-vente.
Quand la géopolitique redessine les flux de visiteurs
Les grandes évolutions de l’industrie automobile ne sont pas les seules à se refléter dans les allées du salon. Comme tous les grands rendez-vous internationaux, Automechanika Istanbul reste également sensible aux bouleversements géopolitiques qui affectent aujourd’hui plusieurs régions du monde.
Depuis plusieurs mois, les tensions au Moyen-Orient alimentent les inquiétudes des opérateurs économiques. Les perturbations observées sur certaines liaisons aériennes et les incertitudes entourant plusieurs zones stratégiques ont naturellement soulevé des questions quant à leur impact sur la fréquentation du salon.
Pour Murat Can Yümer, les conséquences existent mais restent limitées. « Les restrictions aériennes ont effectivement affecté certaines liaisons il y a quelques semaines. Aujourd’hui, la situation semble stabilisée, même si personne ne peut prédire ce que l’avenir nous réserve », explique-t-il.
Si le salon continue d’attirer des visiteurs venus de plusieurs continents, la carte des pays représentés évolue néanmoins d’une année à l’autre. L’exemple le plus frappant concerne l’Iran. « Les visiteurs iraniens étaient historiquement très nombreux à Automechanika Istanbul. Aujourd’hui, l’Iran ne figure même plus parmi les dix premiers pays visiteurs », observe Murat Can Yümer.
À l’inverse, plusieurs marchés enregistrent une progression spectaculaire. « L’Irak connaît une hausse très importante par rapport à l’an dernier. Nous observons également une forte présence de visiteurs venus d’Égypte. Le Soudan figure même parmi les premiers pays internationaux représentés cette année », précise-t-il.
Les chiffres montrent surtout à quel point la provenance des visiteurs peut évoluer rapidement d’une année à l’autre. Les équilibres changent, certains marchés reculent tandis que d’autres gagnent en importance, reflétant les transformations économiques et géopolitiques qui traversent actuellement la région.
Cette capacité d’adaptation constitue d’ailleurs l’une des grandes forces du salon. Située à la croisée de plusieurs espaces économiques majeurs, Istanbul conserve un avantage unique : celui de pouvoir réunir sur un même site des professionnels issus de marchés parfois très éloignés les uns des autres.
Russie, Ukraine : une position particulière
Les conséquences des tensions géopolitiques apparaissent également dans les flux en provenance d’Europe de l’Est. Alors que plusieurs manifestations européennes ont enregistré un recul de leur fréquentation russe ces dernières années, Automechanika Istanbul continue d’attirer un nombre croissant de visiteurs venus de Russie.
« Nous n’avons pas d’exposants russes, mais nous accueillons toujours des visiteurs russes. D’après nos données d’inscription, leur nombre est même en augmentation cette année », indique Murat Can Yümer.
Cette situation s’explique notamment par la position particulière occupée par la Turquie depuis le début du conflit russo-ukrainien. « Entre la Turquie, la Russie et l’Ukraine, il n’existe pas les mêmes restrictions que dans d’autres pays. Les visiteurs continuent donc à venir », ajoute-t-il.
Résultat : les visiteurs russes restent nombreux dans les allées du salon tandis que la fréquentation ukrainienne demeure globalement stable.
Une situation qui confirme le rôle singulier joué par Istanbul dans les échanges internationaux. Là où certains marchés se referment, la métropole turque continue de servir de point de rencontre entre plusieurs régions du monde.
Le Maghreb regarde de plus en plus vers Istanbul
Autre tendance observée par les organisateurs : la progression continue des visiteurs venus d’Afrique du Nord. Selon Murat Can Yümer, l’intérêt des professionnels maghrébins pour Automechanika Istanbul ne cesse de croître. « Nous constatons un intérêt croissant en provenance du Maghreb », affirme-t-il.
L’Algérie figure aujourd’hui parmi les principaux pays visiteurs internationaux du salon. Le Maroc et la Tunisie suivent également cette dynamique et renforcent leur présence d’édition en édition.
Pour le responsable, cette évolution s’explique par plusieurs facteurs. Les professionnels nord-africains s’intéressent naturellement au développement de l’industrie automobile turque, mais ils trouvent également à Istanbul une offre particulièrement diversifiée.
Avec 55% d’exposants internationaux, le salon ne se limite plus aux entreprises turques. Les visiteurs peuvent également y rencontrer des fabricants européens, asiatiques, moyen-orientaux ou africains, réunis dans un même espace pendant quatre jours.
Cette diversité constitue aujourd’hui l’un des principaux atouts du rendez-vous stambouliote et contribue à renforcer son attractivité auprès des professionnels venus de l’ensemble du bassin méditerranéen.
Un salon qui a changé de dimension
Lorsque la première édition d’Automechanika Istanbul ouvre ses portes en 2001, l’objectif est avant tout de mettre en valeur le savoir-faire de l’industrie automobile turque. Vingt-cinq ans plus tard, le salon a largement dépassé ce cadre initial.
Les chiffres racontent à eux seuls cette transformation. Plus de la moitié des exposants sont désormais internationaux et les visiteurs viennent aujourd’hui de plus de 140 pays. Dans les allées du TÜYAP, les échanges dépassent largement les frontières turques et relient désormais l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Asie centrale et, de plus en plus, l’Afrique subsaharienne.
Cette évolution se lit également dans les sujets qui animent les discussions. Électrification, remanufacturing, digitalisation, logistique, nouvelles chaînes d’approvisionnement ou encore diversification des marchés : les préoccupations des professionnels présents à Istanbul expriment les grandes mutations qui traversent actuellement l’ensemble de l’industrie automobile.
À ce titre, Automechanika Istanbul est devenu bien plus qu’un salon professionnel. L’événement s’impose progressivement comme un véritable observatoire des transformations du marché mondial de l’après-vente. L’édition 2026 en apporte d’ailleurs plusieurs exemples concrets. Malgré une conjoncture économique plus difficile en Turquie, le salon conserve son attractivité. Malgré les tensions géopolitiques qui touchent plusieurs régions stratégiques, les visiteurs continuent de venir en nombre. Malgré les bouleversements qui affectent certains marchés, l’internationalisation poursuit sa progression.
Pour Murat Can Yümer, ces signaux démontrent avant tout la solidité du modèle développé par Automechanika Istanbul au fil des années. « Automechanika Istanbul n’est plus seulement un salon tourné vers la Turquie. C’est désormais un lieu de rencontre pour les professionnels venus de nombreuses régions du monde », résume-t-il.
Il suffit de quelques heures passées dans les halls du TÜYAP pour mesurer l’ampleur de cette évolution. Car au-delà des chiffres, des statistiques et des records de fréquentation, c’est sans doute là que réside la principale force du salon : sa capacité à réunir sur un même site des acteurs qui, dans d’autres circonstances, évoluent sur des marchés parfois très éloignés les uns des autres.
À l’heure où les chaînes d’approvisionnement se réorganisent, où les entreprises cherchent à diversifier leurs partenaires et où les équilibres économiques se redessinent progressivement, cette fonction de trait d’union prend une importance croissante.
Vingt-cinq ans après sa création, Automechanika Istanbul ne célèbre donc pas seulement un anniversaire. Le salon confirme surtout qu’il est devenu l’un des principaux points de convergence de l’après-vente automobile entre l’Europe, l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique.
Abdellah Khalil








