C’est un sujet qui ne semble avoir ni frontières, ni limites. La contrefaçon de pièces détachées automobiles est un problème vieux de plusieurs décennies qui, tel un marronnier, réapparaît à allure régulière dans la presse au gré de saisies ou de démantèlements de filières. Reste que le temps passe et que rien ni personne ne semble pouvoir enrayer le phénomène. Quelles que soient les régions du monde – plus ou moins industrialisées, plus ou moins riches, plus ou moins « sensibles » à l’automobile, plus ou moins organisées pour lutter contre ce problème – aucune d’entre elles n’y échappe. Preuve que le sujet est délicat, à l’heure d’en parler, les langues peinent à se délier et l’anonymat des témoignages prévaut souvent. C’est que les autorités ont encore du mal à assumer leur perte de contrôle en matière de contrefaçon – de quelque nature qu’elle soit – et les principaux touchés, les fabricants, préfèrent miser sur la sensibilisation, comme nous le verrons plus loin. Dès lors, toute évaluation de la question demeure aléatoire bien que certaines études révèlent que les fausses pièces représenteraient 10 % du marché à l’échelle mondiale. On sait en outre que, l’année dernière, Daimler avait annoncé avoir déclenché 550 perquisitions à travers le monde pour un total de 1,7 million de pièces saisies, quand Volkswagen en avait déclenché une centaine pour un montant saisi évalué à 6,5 millions d’euros. Plus proche de nous, en avril 2022, une vaste opération menée par la police italienne a permis de mettre au ban plus de 400 000 pièces détachées et accessoires pour voitures et motos, censées alimenter le marché local et bien d’autres.
La sécurité au cœur du sujet
Au Maghreb, le même flou règne. Si l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ne sont probablement pas touchés de la même façon par ce fléau, la contrefaçon y demeure un véritable sport national et sa lutte un défi de tous les instants. « Il y a urgence à résoudre ce problème. Certains marchés sont remplis de contrefaçons », abonde Farid Sihocine, responsable des ventes pour l’Afrique francophone et les Drom-Com chez KYB. « C’est un sujet sensible, pour Yacine Benaissa, responsable des ventes exports de Corteco. Les contrefaçons représentent en premier lieu un danger pour le consommateur, c’est pour cela que notre groupe dénonce et combat ce fléau avec fermeté ». Sentiment confirmé par Elias Adjadj, gérant de Brand Engineering. « Ça reste un véritable problème, juge-t-il. On a beau expliquer aux utilisateurs qu’il faut faire attention, les pièces contrefaites demeurent nombreuses. On collabore avec les autorités mais quand vous arrivez à attraper un usurpateur, cinq autres arrivent sur le marché… » Cette complexité du sujet explique en grande partie la difficulté d’en stopper la propagation. D’ailleurs, de quoi parle-t-on réellement ? De pièces copiées et reproduites avec des matériaux de moins bonne qualité, des process de production non-normés et des contrôles de qualité inexistants. Le tout commercialisé en étant rebadgé pour être diffusé principalement sur les canaux secondaires comme le web ou directement de la main à la main. A la clé pour l’acheteur, un produit certes moins onéreux mais de moins bonne facture et surtout potentiellement dangereux à l’usage. La direction de Corteco s’est ainsi retrouvée face à des reproductions badgées « Cortico » ne répondant en rien à son cahier des charges…
Communiquer, encore et toujours
Au Maghreb, l’effort de communication n’a rien d’anodin. « C’est un véritable enjeu parce que nous parlons là de marchés où les utilisateurs sont assez peu réceptifs à cette problématique, nous dit un observateur avisé du secteur. Pour lutter contre ce problème, c’est la demande en pièces contrefaites qu’il faut réussir à limiter ». « Nous, chez KYB, cela fait longtemps qu’on a compris qu’il fallait avoir une démarche pédagogique, souligne Farid Sihocine. Régulièrement, dans nos communications, on valorise notre savoir-faire, la qualité de nos produits, mais on met aussi en garde les consommateurs sur les risques qu’ils prennent à utiliser ce type de produits ». Même stratégie chez Corteco où l’on met en avant un autre enjeu. « C’est important de communiquer et de lutter contre ce fléau pour nous, pour nos clients mais aussi pour nos distributeurs, ajoute Yacine Benaissa. Eux-aussi sont victime de ce problème. Ils se retrouvent confrontés frontalement à des pièces contrefaites avec une grande exaspération. En exerçant une veille constante sur les produits qui circulent, ils nous aident aussi à identifier ceux qui sont non conformes ». Cette volonté de prêcher la bonne parole n’empêche pas les équipementiers de travailler en étroite collaboration avec les autorités, de façon certes plus discrète, pour enrayer la moindre filière identifiée. « Nous sommes entourés d’avocats en droit du commerce international dans chaque pays concerné, nous collaborons avec les services de la douane qui agissent en amonts en bloquant les pièces, nous n’hésitons pas aussi à traîner les responsables devant les tribunaux dès qu’une contrefaçon de nos produits est avérée », détaille Yacine Benaissa.
Chacun s’organise
Si l’on tente d’analyser la situation, des trois pays du Maghreb, l’Algérie est peut-être celui qui réussit le mieux à juguler ce phénomène. Marché pourtant très dépendant des importations, le pays des Fennecs se montre sévère avec les contrefaçons et les contrôles se veulent très stricts dans un secteur en pleine structuration où toute mauvaise publicité est à éviter. De quoi ralentir ce fléau mais pas l’enrayer. En Tunisie, la situation s’améliore elle aussi mais très lentement. En 2017, un rapport de l’Organisation tunisienne pour informer le consommateur (OTIC) se voulait alarmant. « Plus de 80 % des composants automobiles, habits et produits cosmétiques en vente en Tunisie sont contrefaits et représentent des risques sanitaires et économiques », était-il indiqué à l’époque dans ce rapport. Aujourd’hui, les autorités se veulent plus rassurantes sans se risquer au moindre chiffre. Vient enfin le cas du Maroc, marché où deux tiers des pièces détachées commercialisées seraient contrefaites, faisant de l’automobile le deuxième secteur le plus touché du pays après le textile. Une situation qui n’est acceptable pour personne et qui représente un gouffre financier, là-encore impossible à estimer. Car qui dit contrefaçon dit aussi absence de recettes fiscales sur les produits concernés, baisse du chiffre d’affaires des équipementiers spécialisés et hausse des coûts liés à l’accidentologie qui en découle… Raisons pour lesquelles le ministère de l’Industrie marocain a lancé en 2017 le programme « Salamatouna », soit une labellisation ayant pour objectif de lutter contre la contrefaçon par le référencement d’entreprises respectant le règlement d’usage en termes de traçabilité et de conformité aux normes des pièces de rechange automobile commercialisées dans la rechange locale. Pour aller plus loin dans la démarche, une plateforme du même nom, www.salamatouna.ma, a vu le jour et géolocalise les points de ventes des pièces de rechange de ses équipementiers labellisés.
Les pièces de « grandes ventes » plus touchées
Aujourd’hui, toutes les parties prenantes de ce sujet se trouvent au milieu du gué sans savoir réellement si elles réussiront à en sortir. L’évolution technologique des véhicules sera-t-elle leur planche de salut ? Sans compter sur le développement des motorisations électrifiés, le boom des ADAS et l’émergence des véhicules communicants qui ont en effet obligé tous les acteurs de l’automobile à monter en compétences. « Nous travaillons avec les principaux constructeurs automobiles du marché. Ce sont eux qui dictent le tempo, c’est pour eux que nous innovons. Notre but est de toujours progresser pour répondre à leurs exigences », commente Farid Sihocine. Aucun élément n’est ainsi laissé au hasard. « Quasiment tous les moteurs sont aujourd’hui pourvus de turbo. C’est un produit qui comprend beaucoup d’électronique et qui est devenu éminemment pointu, difficile à appréhender, complexe… Et cette tendance ne va qu’en se renforçant », indique pour sa part Elias Adjadj. La complexité des pièces permettrait-elle ainsi de ralentir les contrefaçons ? Oui, d’après le dirigeant. « L’innovation limite quelque part ce phénomène. Une pièce technologiquement avancée est bien plus difficile à reproduire. Autant sur les turbos standards, la contrefaçon existe, autant sur ceux de dernière génération, plus évolués, elle s’avère beaucoup plus rare pour ne pas dire inexistante. » Même son de cloche chez KYB où l’on juge être « moins touché par ce fléau parce qu’on fabrique des pièces moins intéressantes à copier car moins faciles… un amortisseur, c’est lourd, c’est en acier, c’est complexe… » Mais qu’en est-il des produits dits « de grandes ventes » comme les balais d’essuie-glace, les optiques, les éléments de carrosserie (ailes, rétroviseurs, capots…), les jantes ? « Le problème reste entier, pour un représentant d’équipementier concerné. On ne lutte pas à armes égales. Certes nos produits sont de plus en plus évolués mais ils restent, malheureusement, copiables par des faussaires bien organisés ».
Problème de disponibilité et baisse du pouvoir d’achat
Et le phénomène ne semble pas prêt de s’arrêter. Peut-être même trouve-t-il actuellement de quoi être nourri. La crise sanitaire est passée par là et, bien malgré elle, a visiblement boosté le marché de la contrefaçon avec deux explications majeures. La première est directement liée à la dérégulation de l’industrie mondiale. L’arrêt et le ralentissement de nombreuses usines ainsi que le manque de semi-conducteurs ont provoqué cela. « On remarque que la contrefaçon des pièces automobiles a fortement augmenté depuis le début de la crise sanitaire et des problèmes de disponibilité qu’elle engendre. Les consommateurs en recherche de pièces neuves, qui se raréfient, peuvent être rendus à acheter des pièces contrefaites », expliquait en décembre 2021 François Mondello, président de la Fédération française des experts en automobile (FFEA). « Mais comment reprocher cela au consommateur ? L’automobiliste qui a besoin de sa voiture va chercher une solution coûte que coûte », analyse un autre équipementier. Dans le même temps, la pandémie a aussi provoqué une baisse du pouvoir d’achat. Partout sur la planète, le budget des ménages a été impacté par le Covid-19. Et, forcément, ce contexte a favorisé le recours aux pièces détachées les moins chères possibles… « Il y a une crise du pouvoir d’achat qui favorise le commerce de produits contrefaits, confirme Elias Adjadj. Cette situation a sans doute réactivé les filières illicites ». Aujourd’hui, si tous les acteurs de la rechange ont saisi l’importance de résoudre ce problème, chacun sait aussi que leurs efforts resteront vains tant que le contexte jouera en leur défaveur. Julien Nicolas









