À première vue, le stand Yenmak ressemble à celui de nombreux spécialistes de la pièce moteur présents à Automechanika Istanbul. Pistons, chemises, segments ou composants destinés à la reconstruction moteur occupent toujours une place centrale dans l’offre du fabricant turc. Pourtant, en s’arrêtant quelques minutes pour discuter avec Bailo Diallo, responsable commercial régional de Yenmak, on comprend rapidement que l’entreprise regarde déjà bien au-delà de son cœur de métier historique.
Car pour un fabricant dont l’activité est étroitement liée au moteur à combustion, l’électrification du parc automobile n’est plus un sujet de prospective ou de conférence. C’est une réalité qui influence déjà les décisions industrielles, les investissements et les stratégies de développement. À Istanbul, cette prise de conscience se matérialise par une série de nouveautés présentées pour la première fois au salon.
Quand un spécialiste du moteur regarde au-delà du moteur
Sur le stand, les visiteurs découvrent cette année deux nouvelles familles de produits : les culasses et les blocs moteurs. Un lancement important pour l’entreprise, qui cherche à élargir progressivement son périmètre d’activité. « En 2026, nous avons récemment lancé la gamme des culasses et des blocs », explique Bailo Diallo. « Avec l’entrée des voitures électriques et la baisse des ventes sur les moteurs thermiques, il fallait diversifier davantage ».
La réflexion est pragmatique. Depuis plusieurs décennies, Yenmak s’est imposé comme l’un des spécialistes reconnus de la pièce moteur de rechange. Mais l’entreprise sait que les transformations actuellement à l’œuvre dans l’industrie automobile finiront par modifier durablement la demande.
Même si le moteur thermique restera encore présent pendant de nombreuses années sur de nombreux marchés, personne n’ignore désormais la direction prise par l’industrie. Chez Yenmak, la réponse consiste donc à élargir progressivement l’offre.
« Nous voulons compenser la baisse observée sur certaines pièces moteur. Il faut préparer l’avenir et trouver de nouveaux relais de croissance », résume le responsable commercial.
Cette stratégie ne date d’ailleurs pas d’hier. Avant même l’arrivée des culasses et des blocs moteurs, l’entreprise avait déjà engagé une première phase de diversification.
Les lubrifiants avant les culasses
En 2025, Yenmak a franchi une première étape en lançant une gamme de lubrifiants et de produits dérivés. Huiles moteur, aérosols et autres consommables sont venus compléter un portefeuille historiquement centré sur les composants mécaniques. Un choix qui répond à une logique économique simple. « Nos produits traditionnels ne sont pas des produits à forte rotation », explique Bailo Diallo. « Un piston ou une chemise ne se remplacent pas tous les jours. Une voiture peut rouler plusieurs années avant qu’un moteur ait besoin d’une intervention importante ».
À l’inverse, les lubrifiants accompagnent toute la vie du véhicule. Chaque vidange génère une nouvelle demande. Chaque entretien ramène le client vers le réseau de distribution. « Les consommables tournent beaucoup plus vite. C’est ce qui nous a permis de maintenir un certain niveau d’activité alors que la demande sur certaines familles de pièces moteur ralentissait », souligne-t-il.
Dans les allées du salon, cette tendance se confirme d’ailleurs très rapidement. Alors que les visiteurs découvrent avec curiosité les nouvelles culasses et les blocs moteurs exposés pour la première fois, ce sont encore les produits à forte rotation qui attirent le plus grand nombre de demandes. « Aujourd’hui, les lubrifiants restent les produits les plus sollicités », constate Bailo Diallo.
Pour l’entreprise, l’objectif n’est pourtant pas de tourner le dos à son métier historique. Au contraire. Les nouveaux produits viennent renforcer un ensemble déjà existant et permettre à Yenmak de proposer une offre plus complète à ses clients historiques. « Nous allons d’abord nous appuyer sur les partenaires avec lesquels nous travaillons depuis dix ou quinze ans. Ils connaissent déjà notre qualité et savent ce que nous sommes capables de produire », explique-t-il.
Une approche progressive qui limite les risques tout en facilitant l’introduction des nouvelles gammes sur les marchés internationaux.
Dans les allées d’Istanbul, l’avenir s’invite dans toutes les conversations
Mais derrière ces lancements produits se cache une réalité beaucoup plus profonde. À écouter les discussions qui animent Automechanika Istanbul cette année, une même question revient régulièrement : comment préparer l’après-thermique ?
Pour Bailo Diallo, le sujet est désormais omniprésent. « Je pense que les discussions sont aujourd’hui beaucoup plus orientées vers l’énergie verte, l’environnement et la voiture électrique », observe-t-il.
Le constat n’a rien de surprenant. L’électrification s’accélère dans plusieurs régions du monde, les constructeurs multiplient les investissements et l’ensemble de la chaîne de valeur automobile commence à adapter ses stratégies.
Pour les fabricants de pièces moteur, cette évolution soulève naturellement de nombreuses questions. Car chaque véhicule électrique mis sur la route représente potentiellement moins de pistons, moins de segments, moins de chemises et moins de composants liés à la combustion interne. Une réalité que Yenmak préfère regarder en face plutôt que de subir.
L’Afrique, un marché qui fait encore vivre la pièce moteur
Si Yenmak se prépare à l’avenir, l’entreprise reste néanmoins solidement ancrée dans la réalité actuelle du marché. Et cette réalité porte aujourd’hui un nom : l’Afrique. Depuis plusieurs années, le continent constitue l’un des principaux moteurs de croissance de nombreux fabricants spécialisés dans les composants moteur.
La raison est simple. Contrairement à l’Europe occidentale, où le renouvellement du parc automobile s’accélère progressivement sous l’effet des politiques environnementales, de nombreux marchés africains continuent de s’appuyer sur des véhicules plus anciens nécessitant des opérations régulières de maintenance et de reconstruction.
« Les marchés africains sont des marchés où les véhicules vieillissent davantage. Ce sont des véhicules qui continuent à rouler longtemps et qui nécessitent forcément davantage d’entretien », explique Bailo Diallo.
Pour les spécialistes de la pièce moteur, cette réalité demeure essentielle. Un piston ou une chemise ne sont pas des produits consommés chaque année. Ils interviennent souvent après plusieurs années d’utilisation, parfois même après plusieurs centaines de milliers de kilomètres.
L’âge moyen du parc automobile devient donc un indicateur particulièrement important. Et sur ce point, l’Afrique conserve encore plusieurs longueurs d’avance sur les marchés plus matures. « Une voiture peut rouler cinq, dix ans ou davantage avant qu’une intervention importante sur le moteur ne soit nécessaire. C’est justement ce qui maintient encore une forte demande sur nos produits », souligne-t-il.
Pour Yenmak, cette situation offre encore des perspectives importantes à moyen terme. Mais l’entreprise sait également que même les marchés historiquement dominés par le thermique commencent progressivement à évoluer.
Le Maghreb entre stabilité et transition
Parmi les régions suivies de près par Yenmak figure naturellement le Maghreb. Pour Bailo Diallo, cette zone occupe une place stratégique dans le développement international de l’entreprise. « Le Maghreb est aujourd’hui mon premier marché. L’Algérie reste même notre premier marché sur l’ensemble du continent africain », explique-t-il.
Mais derrière cette importance commerciale se cachent des réalités très différentes selon les pays. En Algérie, les contraintes administratives et les procédures liées aux importations compliquent parfois la visibilité des fournisseurs. Les commandes existent, la demande demeure présente, mais les délais et les autorisations nécessaires rendent les prévisions plus difficiles. « Nous sommes souvent dans une situation d’attente. Les clients doivent parfois obtenir différentes validations avant de pouvoir confirmer certaines opérations », résume-t-il.
À l’inverse, le Maroc et la Tunisie offrent aujourd’hui un environnement plus prévisible. « Le Maroc et la Tunisie restent des marchés relativement stables. Nous continuons à enregistrer une croissance régulière, généralement comprise entre 15% et 20% par an », indique Bailo Diallo. Mais là aussi, les premiers signes de transformation apparaissent. Et ils portent principalement sur l’électrification.
« Il faut anticiper »
Pour Bailo Diallo, le véritable concurrent n’est plus seulement un autre fabricant de pièces moteur. La concurrence prend désormais une forme beaucoup plus profonde. « Avant, la concurrence venait essentiellement d’autres fournisseurs. Aujourd’hui, le vrai défi est ailleurs », estime-t-il. Cet adversaire porte un nom : la transition énergétique. Même si le véhicule électrique reste encore marginal dans une grande partie de l’Afrique, les signaux se multiplient.
Bornes de recharge, nouvelles marques, investissements industriels, infrastructures énergétiques : les éléments qui annoncent cette transformation sont déjà visibles. « Lorsque vous voyagez au Maroc ou en Tunisie, vous voyez déjà les bornes apparaître. On croise de plus en plus de véhicules électriques. Les choses avancent », constate-t-il.
Cette tendance est particulièrement perceptible au Maroc. L’arrivée de nouveaux acteurs de la mobilité électrique, le développement d’infrastructures dédiées et les projets industriels liés aux batteries dessinent les contours d’un marché en pleine évolution.
Pour beaucoup d’acteurs de l’après-vente, le phénomène peut encore sembler lointain. Chez Yenmak, la lecture est différente. L’expérience européenne a laissé des traces. « Il y a cinq ans, nous pensions que la transition prendrait beaucoup plus de temps. Finalement, sur certains marchés européens, les choses ont évolué extrêmement vite », explique Bailo Diallo.
L’Europe constitue aujourd’hui l’un des principaux marchés de l’entreprise. Et les changements observés y sont déjà visibles dans les chiffres. « Sur certains de nos marchés européens, nous avons constaté des baisses importantes liées à cette évolution », poursuit-il.
Pour l’entreprise, attendre que le phénomène atteigne pleinement l’Afrique serait donc une erreur. « Il faut anticiper », résume simplement Bailo Diallo. Deux mots qui résument à eux seuls l’ensemble de la stratégie actuellement mise en œuvre par Yenmak. Car pour un spécialiste du moteur thermique, l’enjeu n’est plus seulement de défendre ses positions historiques. Il s’agit désormais de préparer les prochaines décennies.
Diversifier aujourd’hui pour exister demain
Face aux transformations qui touchent l’industrie automobile mondiale, Yenmak refuse de rester dans une posture d’attente. Pour l’entreprise turque, la diversification engagée ces dernières années n’est pas une simple opportunité commerciale, mais une nécessité stratégique. Les lubrifiants lancés en 2025, puis les nouvelles gammes de culasses et de blocs moteurs présentées cette année à Automechanika Istanbul, constituent les premières étapes d’une réflexion beaucoup plus large sur l’avenir du groupe.
Chez Yenmak, personne n’imagine une disparition rapide du moteur thermique. Les besoins en maintenance resteront importants pendant encore de nombreuses années, notamment dans les marchés émergents. Mais l’entreprise sait également que l’équilibre du marché évolue progressivement et qu’il serait risqué de continuer à dépendre exclusivement des composants moteur traditionnels. « Il faut s’adapter. C’est toujours le marché qui décide. C’est la demande qui commande », résume Bailo Diallo.
Cette logique pousse aujourd’hui l’entreprise à explorer de nouvelles pistes. Les batteries, certains composants compatibles avec les véhicules électriques ou encore des familles de produits moins dépendantes du moteur thermique font partie des réflexions en cours. Les équipes commerciales réparties sur les différents marchés jouent d’ailleurs un rôle essentiel dans cette démarche. Au fil de leurs déplacements, elles remontent les évolutions observées chez les distributeurs, les réparateurs et les utilisateurs finaux afin d’aider la direction à anticiper les prochaines tendances.
Quand la géopolitique s’invite dans les stratégies des industriels
Les discussions observées à Automechanika Istanbul ne tournent pas uniquement autour des produits, des technologies ou des perspectives commerciales. Les tensions géopolitiques occupent elles aussi une place croissante dans les préoccupations des industriels.
Pour Yenmak, certaines conséquences sont très concrètes. L’Irak et l’Iran figurent parmi les marchés importants de l’entreprise, mais les contraintes logistiques et financières liées à la situation régionale compliquent parfois les opérations.
« L’Iran est un marché très important pour nous. Mais les contraintes logistiques et les difficultés liées aux paiements créent parfois des retards et des complications », explique Bailo Diallo.
Ces difficultés se ressentent également dans les allées du salon. Alors que les visiteurs iraniens figuraient traditionnellement parmi les délégations les plus visibles, leur présence semble cette année plus discrète. « D’habitude, nous rencontrons beaucoup plus de clients iraniens. Cette année, leur présence est plus limitée », constate-t-il.
Au-delà du seul cas iranien, cette situation révèle une réalité devenue incontournable pour les acteurs de l’après-vente : les performances commerciales ne dépendent plus uniquement de la qualité des produits ou de la compétitivité des prix. Logistique, contexte géopolitique, accès aux marchés et stabilité des échanges internationaux influencent désormais directement les stratégies de développement des entreprises.
Un secteur en pleine transition
En quittant le stand Yenmak, une idée s’impose naturellement. Derrière les pistons, les chemises et les blocs moteurs exposés cette année à Istanbul, ce n’est pas seulement une gamme de produits que l’entreprise présente. C’est aussi sa manière d’aborder les mutations en cours dans l’industrie automobile.
Comme beaucoup d’acteurs historiques de la pièce moteur, Yenmak continue de s’appuyer sur un savoir-faire construit autour du moteur thermique. Mais l’entreprise regarde désormais bien au-delà. Diversification, énergie verte, nouvelles mobilités, développement de nouveaux marchés : autant de sujets qui occupent aujourd’hui une place centrale dans les réflexions stratégiques du groupe.
Au fil des discussions et des décisions prises ces dernières années, Yenmak montre surtout comment les spécialistes de la pièce moteur tentent aujourd’hui de s’adapter à un marché en pleine transformation.
Abdellah Khalil








