Quarante ans après sa création, Somadeco prépare un virage qui en dit long sur la transformation du parc marocain. Le distributeur, qui avait progressivement privilégié les équipementiers européens, recommence à regarder vers la Chine pour anticiper les besoins en pièces des nouvelles marques. À Tunis, Jamal Mikou nous explique pourquoi il ne croit pas à un simple effet de mode.
Jamal Mikou participait à Tunis à son premier rendez-vous IAMaga depuis l’adhésion de Somadeco au réseau, en octobre 2025. Un an a suffi pour qu’il en perçoive l’un des principaux intérêts : l’accès aux fournisseurs. « Ça facilite énormément les choses », explique le gérant de l’entreprise marocaine. Certains interlocuteurs difficiles à approcher deviennent plus accessibles et plusieurs discussions commerciales sont déjà engagées.
Somadeco est également membre de NEXUS Automotive International, mais Jamal Mikou n’avait pas pu participer au dernier rendez-vous du groupement à Lausanne malgré son invitation. Le One Africa Business Summit constituait donc sa première véritable immersion dans ce nouvel écosystème. L’impression est positive : il décrit une manifestation « claire, nette et précise » et surtout un cadre capable d’ouvrir de nouvelles perspectives.
Dans son cas, ce réseau arrive à un moment particulier. Somadeco fête cette année ses 40 ans. Quatre décennies pendant lesquelles l’entreprise a construit son portefeuille, son réseau et une stratégie largement tournée vers les fournisseurs européens. Mais le marché marocain change suffisamment vite pour remettre certaines habitudes sur la table. Et derrière la multiplication des marques chinoises apparaît déjà une question très concrète pour la rechange indépendante : où trouver demain leurs plaquettes, leurs filtres et leurs autres pièces d’usure ?
À 40 ans, Somadeco accélère aussi sa transformation
Avant de parler de Chine, l’entreprise travaille sur ses propres outils. L’année de son quarantième anniversaire est aussi celle d’une nouvelle étape dans sa digitalisation.
Somadeco a mis en place une plateforme B2B destinée à ses clients, développée en collaboration avec TecAlliance. Elle leur permet notamment de consulter les correspondances de références et d’effectuer leurs recherches directement dans le catalogue. Un changement important pour un distributeur dont la richesse de l’offre ne vaut que si la bonne pièce peut être identifiée rapidement.
La transformation touche également les coulisses. La partie logistique a été digitalisée, de la réception des commandes jusqu’à leur préparation et leur traitement. Jamal Mikou insiste sur le gain de fluidité apporté par le nouveau système.
L’entreprise poursuit parallèlement la structuration de ses procédures à travers plusieurs certifications obtenues ces dernières années. Autrement dit, à 40 ans, Somadeco ne cherche pas simplement à défendre ce qu’elle a construit. Elle modernise son fonctionnement pour accompagner un marché dont le rythme s’accélère. Et le prochain changement ne sera peut-être pas seulement numérique.
Le thermique a encore du temps devant lui
Lorsqu’on l’interroge sur la progression des véhicules électriques et des marques chinoises au Maroc, Jamal Mikou commence par tempérer. Il faudra s’adapter, dit-il, mais la bascule n’a pas encore eu lieu.
Le thermique reste très présent dans le parc marocain. Même l’essor de l’hybride ne signifie pas sa disparition : sous le capot, une grande partie des pièces et des besoins d’entretien liés au moteur à combustion demeure. Pour un distributeur de pièces, le marché historique est donc loin d’être arrivé à son terme. « On a encore une belle marge devant nous, mais il va falloir s’adapter », résume-t-il.
Cette nuance est importante. Somadeco ne prévoit pas de bouleverser immédiatement son stock pour courir derrière chaque nouveau modèle lancé au Maroc. L’entreprise continue de servir un parc installé, majoritairement thermique, tout en préparant ce qui arrivera progressivement dans les ateliers indépendants.
Les garanties proposées par les constructeurs chinois lui donnent d’ailleurs un peu de temps. Jamal Mikou cite des couvertures pouvant atteindre cinq ans, voire sept ans dans certains cas. Durant cette période, une part importante de l’entretien reste naturellement captée par les réseaux des marques. Pour l’aftermarket indépendant, la demande n’arrivera donc pas nécessairement au même rythme que les immatriculations. Mais attendre la fin des garanties pour commencer à chercher les pièces serait déjà attendre trop longtemps.
Plaquettes, filtres : commencer par ce qui s’use
Somadeco a donc commencé à regarder les familles de produits qui devraient logiquement ouvrir le marché de la rechange pour ces véhicules. Pas les composants les plus complexes. Les pièces d’usure.
Plaquettes de frein et filtres figurent notamment parmi les premières références étudiées. L’objectif est encore exploratoire : identifier les fournisseurs capables d’offrir les bonnes applications et préparer les sources d’approvisionnement avant que la demande ne prenne réellement du volume. Et c’est ici que la stratégie historique de Somadeco rencontre une situation assez inattendue.
L’entreprise avait fait le choix, au fil des années, de travailler essentiellement avec des fournisseurs européens, auxquels s’ajoutent notamment deux partenaires tunisiens cités par Jamal Mikou, Misfat et LTM. La recherche d’une offre premium et d’un niveau de qualité maîtrisé avait progressivement éloigné Somadeco des fournisseurs chinois avec lesquels elle travaillait pourtant il y a trente ou trente-cinq ans.
Aujourd’hui, le mouvement pourrait repartir dans l’autre sens. « Il va falloir chercher du côté chinois parce que c’est incontournable », estime Jamal Mikou.
Il ne s’agit pas pour autant de revenir à une logique d’achat uniquement guidée par le prix. Le gérant de Somadeco insiste sur la diversité de l’offre industrielle chinoise : on y trouve différents niveaux de qualité. Le travail du distributeur sera précisément de sélectionner les bonnes sources.
Somadeco ne retourne donc pas vers la Chine pour acheter moins cher. Elle y retourne parce que le parc lui-même devient chinois.
« Ce n’est pas un effet de mode »
Reste une question : jusqu’où cette vague peut-elle aller au Maroc ? Les nouvelles marques se sont multipliées à une vitesse inhabituelle. Jamal Mikou estime qu’une vingtaine de marques chinoises sont désormais présentes sur le marché marocain. Il ne pense toutefois pas que ce rythme d’arrivée puisse se poursuivre indéfiniment.
Pour se faire une idée de ce qui pourrait arriver, il regarde notamment l’Égypte, un marché qu’il connaît pour s’y rendre régulièrement. Plusieurs constructeurs chinois aujourd’hui récemment arrivés au Maroc y sont implantés depuis trois ou quatre ans, parfois davantage. L’expérience égyptienne lui sert ainsi de point de comparaison.
Son scénario pour le Maroc est celui d’une sélection progressive. Les lancements devraient finir par ralentir. Certaines marques ne trouveront pas leur public et disparaîtront probablement du paysage. D’autres, en revanche, vont s’installer durablement. Mais sur le fond, Jamal Mikou est catégorique : « ce n’est pas un effet de mode ». Même lorsque le marché aura fait son tri, les automobiles chinoises continueront selon lui à se vendre au Maroc. Et la pression qu’elles exercent est déjà visible au-delà de leurs propres showrooms.
Une concurrence qui fait bouger les prix
Le gérant de Somadeco observe notamment les réactions des constructeurs européens. Face à des véhicules chinois généreusement équipés et positionnés de manière agressive, certaines marques historiques sont contraintes, selon lui, de revoir leurs prix.
Il y voit d’abord une bonne nouvelle pour l’acheteur marocain. L’offre chinoise ne se résume plus à un argument tarifaire : équipements, présentation, design et contenu technologique rendent les propositions de plus en plus difficiles à ignorer.
Tous les automobilistes ne basculeront évidemment pas. Jamal Mikou s’attend à ce qu’une partie de la clientèle reste fidèle aux marques européennes, et notamment allemandes. Mais il ne voit aucune raison pour que la progression chinoise s’interrompe brutalement. « Les Chinois auront de beaux jours de vente », estime-t-il.
Pour l’aftermarket, cette phrase a une conséquence directe. Les voitures vendues aujourd’hui constituent le parc à entretenir de demain. Même si les garanties retardent leur arrivée dans les ateliers indépendants, elles finiront par y entrer. Et lorsqu’elles y entreront, il faudra que la pièce soit disponible.
Chercher aujourd’hui les fournisseurs de demain
C’est probablement le principal enseignement de notre échange avec Jamal Mikou. Somadeco ne considère pas encore la pièce pour véhicules chinois comme un marché arrivé à maturité. Elle considère en revanche qu’il est suffisamment crédible pour commencer à travailler ses approvisionnements.
La différence est importante. Il ne s’agit ni de remplir immédiatement les rayonnages ni de remplacer un portefeuille européen construit pendant des décennies. Il s’agit de repérer les fabricants, contrôler la qualité disponible et comprendre quelles références seront nécessaires lorsque les premiers volumes significatifs sortiront des réseaux constructeurs.
Dans cette préparation, l’adhésion à IAMaga prend aussi davantage de sens. Pour une entreprise qui cherche de nouvelles sources et qui reconnaît que certains fournisseurs restent difficiles à atteindre, disposer d’un réseau capable de faciliter les rencontres peut raccourcir le chemin.
Somadeco fête donc ses 40 ans avec un paradoxe intéressant. Après avoir progressivement tourné le dos aux approvisionnements chinois pour construire une offre davantage axée sur des marques européennes et premium, l’entreprise regarde de nouveau vers la Chine. Pas pour revenir trente ans en arrière, mais précisément parce que le marché avance.
Hier, la Chine était une source possible de pièces. Demain, elle sera aussi une partie du parc à réparer. Et pour Jamal Mikou, ce changement suffit à rendre le retour vers les fournisseurs chinois incontournable.
Abdellah Khalil








