À Lausanne, le NEXUS Business Forum 2026 n’a pas seulement réuni plus de 700 décideurs venus du monde entier. L’événement a surtout mis en lumière un changement de cap assumé par le groupement, désormais tourné vers la structuration de son écosystème. Dans un Aftermarket bousculé par les mutations technologiques et économiques, NEXUS pousse une logique plus collective, cherchant à mieux organiser les flux, valoriser la donnée et créer des leviers de croissance durables.
Dès les premières heures, une évidence s’impose. Le rendez-vous suisse n’est plus uniquement ce grand carrefour international où les rencontres s’enchaînent à un rythme soutenu. Il prend une dimension différente, presque plus stratégique, comme un point de bascule pour l’aftermarket mondial.
Du 31 mars au 2 avril 2026, plus de 700 décideurs venus de 96 pays ont convergé vers le SwissTech Convention Center. Distributeurs, équipementiers, plateformes, réseaux : toute la chaîne de valeur est réunie, dans une densité rare.
Mais derrière cette puissance de rassemblement, le ton a changé. Moins conquérant, plus structuré. Comme si, collectivement, le secteur entrait dans une phase de maturité où l’expansion ne suffit plus, et où l’enjeu devient désormais de mieux organiser, mieux aligner et mieux exploiter l’existant.
« La course est terminée » : NEXUS change de cap
C’est sans doute le message le plus marquant de cette édition. Porté par Gaël Escribe, CEO de NEXUS Automotive International, il marque une rupture nette avec les années précédentes.
Après plus d’une décennie de croissance accélérée, le groupement revendique aujourd’hui une position solide : 8 % de part de marché mondiale, plus de 4.000 acteurs dans son réseau et un volume d’activité qui continue de progresser. Mais à Lausanne, le discours change de registre. L’objectif n’est plus d’élargir à tout prix. « La course est terminée », résume en substance le dirigeant.
Désormais, l’enjeu est ailleurs : structurer, discipliner, orienter. Autrement dit, transformer cette masse critique en véritable levier de création de valeur. Cette inflexion se traduit par une organisation recentrée autour de quatre piliers — intermédiation, transactions, data et innovation — avec une ambition claire : passer d’un rôle de facilitateur à celui d’architecte de l’écosystème.
L’ « Appel de Lausanne » : la collaboration comme impératif
Dans ce contexte, le moment clé du forum reste le lancement de ce que NEXUS appelle désormais l’ « Appel de Lausanne ». Un message simple, mais stratégique : aucune entreprise ne pourra, seule, capter les opportunités liées aux transformations en cours. La collaboration n’est plus un choix. Elle devient une nécessité économique.
Face à un environnement marqué par les tensions géopolitiques, les mutations technologiques et les pressions réglementaires, NEXUS appelle son écosystème à renforcer ses logiques collectives. L’objectif est clair : transformer des initiatives isolées en dynamiques coordonnées, capables de peser à l’échelle mondiale.
Dans la salle, le message trouve un écho particulier. Car il correspond à une réalité déjà palpable sur le terrain. Les modèles fragmentés montrent leurs limites. Les stratégies individuelles peinent à suivre le rythme des transformations.
Un secteur sous pression, entre mutation et incertitude
Les différentes interventions de la plénière « The Future is Ours » viennent renforcer ce constat. Pour la première fois, les principales associations mondiales de l’aftermarket — américaines, européennes et chinoises — sont réunies sur une même scène. Et le diagnostic est partagé.
L’Aftermarket entre dans une phase de transformation profonde. L’électrification, sans provoquer encore de rupture brutale, modifie progressivement les équilibres économiques. Les revenus liés à la maintenance pourraient reculer de manière significative, sans garantie de compensation.
Parallèlement, la montée en puissance des véhicules connectés et définis par logiciel redéfinit les règles du jeu. L’accès aux données devient un enjeu central, tout comme la dépendance croissante vis-à-vis des constructeurs.
Les intervenants évoquent également une pression accrue sur les marges, une complexité technique en hausse et une recomposition progressive des chaînes de valeur. Autant de facteurs qui fragilisent les modèles traditionnels et imposent une adaptation rapide.
Structurer les flux : le nouveau levier de performance
Face à ces défis, NEXUS met en avant un axe stratégique clé : la maîtrise des flux. L’un des indicateurs les plus révélateurs est le « compliance ratio », qui mesure la part des achats réalisés auprès des fournisseurs partenaires. En progression constante, ce taux exprime une volonté claire du groupement : orienter les comportements d’achat pour renforcer la cohérence de son écosystème.
Derrière cette logique se cache un potentiel de croissance interne estimé à plusieurs milliards d’euros. L’objectif est de mieux exploiter les volumes existants, en créant davantage de synergies entre les acteurs du réseau.
Autrement dit, générer de la valeur non plus en ajoutant des membres, mais en optimisant les interactions entre eux.
La donnée et l’innovation comme piliers structurants
Cette stratégie s’appuie également sur le développement d’outils dédiés. Des plateformes comme Marketparts ou SmartParts sont d’exemple de cette volonté d’industrialiser les échanges et d’améliorer la disponibilité des pièces.
Mais au-delà des outils, c’est bien la donnée qui s’impose comme un levier central. Elle permet d’orienter les décisions, d’anticiper les besoins et de renforcer la performance globale du réseau.
Dans le même temps, l’innovation prend une place croissante, notamment autour de sujets comme l’intelligence artificielle, la supply chain ou encore la réparation des batteries. Sur ce dernier point, NEXUS appelle d’ailleurs à la création d’une véritable filière structurée, capable de répondre à l’essor du parc électrique.
Au cœur du forum : le business comme révélateur des tensions du marché
Si la plénière pose le cadre, c’est dans les espaces de rendez-vous que la réalité du marché s’exprime pleinement. À Lausanne, le NEXUS Business Forum reste une machine redoutable : plus de 3.000 meetings organisés en trois jours, un rythme soutenu, presque sans respiration, où distributeurs et fournisseurs enchaînent les échanges à cadence élevée. Mais cette année, le contenu des discussions évolue sensiblement.
Les conversations vont droit au but. On parle moins de développement tous azimuts que d’optimisation, de sécurisation et de rentabilité. Les distributeurs cherchent à fiabiliser leurs approvisionnements, à réduire les risques logistiques et à améliorer la disponibilité des références. En face, les fournisseurs tentent de consolider leurs positions dans un environnement où la concurrence s’intensifie et où la visibilité se réduit.
Le forum agit alors comme un révélateur. Derrière les échanges commerciaux, c’est toute la tension du marché qui apparaît. Les marges sont sous pression, les volumes doivent être mieux maîtrisés, et les arbitrages deviennent plus complexes.
Certains participants évoquent même une forme de recentrage stratégique : mieux travailler avec moins de partenaires, mais de manière plus structurée. Une logique qui rejoint directement la volonté de NEXUS d’orienter les flux et de renforcer la cohérence de son écosystème.
Des échanges plus francs, une parole qui se libère
C’est en marge de ces rendez-vous que les discussions prennent encore plus de relief. Dans les couloirs, entre deux meetings, ou lors des moments informels, le ton devient plus direct.
On parle ouvertement des difficultés à suivre la montée en complexité des véhicules, de la nécessité d’investir dans de nouveaux outils, mais aussi des limites du modèle actuel. La question de l’accès aux données revient fréquemment, tout comme celle de la dépendance vis-à-vis des constructeurs.
Certains distributeurs confient devoir renvoyer des véhicules faute d’informations techniques suffisantes. D’autres s’inquiètent de voir certaines pièces devenir indissociables de systèmes électroniques nécessitant une activation constructeur.
Ces échanges, parfois discrets mais récurrents, traduisent une inquiétude partagée. L’Aftermarket indépendant, historiquement autonome, doit désormais composer avec un environnement où la maîtrise technique et informationnelle lui échappe en partie.
Le Climate Day : de la parole aux solutions concrètes
Dans ce contexte, le Climate Day apporte une dimension plus opérationnelle. Loin d’un simple exercice de communication, cette séquence s’inscrit dans une logique de solutions.
Plus de 300 participants y prennent part, autour de projets concrets portés notamment par des industriels comme Bosch, Mann+Hummel, SKF ou TotalEnergies. Les échanges portent sur l’intégration de la durabilité dans les modèles économiques existants, avec une approche pragmatique : comment réduire l’impact environnemental sans dégrader la performance ? Mais c’est surtout la question de la réparation des batteries qui capte l’attention.
Avec la montée en puissance du véhicule électrique, le sujet devient stratégique. Les compétences existent, les technologies aussi, mais la filière reste éclatée. Les acteurs interviennent chacun sur une partie de la chaîne, sans véritable coordination globale.
Face à ce constat, NEXUS appelle à la création d’une alliance dédiée, capable de structurer cette activité à l’échelle européenne et au-delà. L’objectif est clair : éviter une fragmentation du marché et construire une réponse industrielle cohérente avant que les volumes n’explosent.
Entre intensité opérationnelle et vision stratégique
Au fil des heures, le forum alterne ainsi entre deux dimensions complémentaires. D’un côté, une activité business intense, presque mécanique, où chaque acteur cherche à optimiser sa position. De l’autre, une réflexion plus globale sur l’évolution du secteur, portée par NEXUS et relayée dans les différentes sessions.
Ce double niveau de lecture donne toute sa richesse à l’événement. Car au-delà des contrats potentiels ou des opportunités immédiates, c’est bien une transformation plus profonde qui se joue. Une transformation qui oblige les acteurs à repenser leur rôle, leurs relations et leurs priorités.
Et dans cette recomposition, le Business Forum agit comme un point de convergence. Un lieu où les stratégies individuelles se confrontent à une réalité collective.
Un Aftermarket à reconstruire… et un rôle élargi pour NEXUS
À Lausanne, au-delà des échanges et des annonces, une ligne de fond se dessine clairement : l’Aftermarket n’est plus dans une phase d’adaptation progressive, mais dans une véritable recomposition. Et dans ce contexte, NEXUS entend désormais jouer un rôle plus structurant.
Le groupement ne se positionne plus uniquement comme une plateforme de mise en relation. Il cherche à peser sur l’organisation même du secteur, en structurant les flux, en orientant les comportements et en favorisant des dynamiques collectives capables de répondre à des enjeux devenus globaux.
Cette ambition prend forme dans un contexte où les repères habituels du secteur commencent à vaciller. L’électrification, même progressive, annonce une contraction des revenus liés à la maintenance. Les véhicules, de plus en plus définis par logiciel, redéfinissent les conditions de réparation. L’accès aux données devient un point de tension majeur, susceptible de redistribuer les cartes entre constructeurs et acteurs indépendants.
À cela s’ajoute une pression réglementaire croissante, notamment en Europe, ainsi qu’un contexte géopolitique plus incertain, qui impacte directement les échanges et les chaînes d’approvisionnement.
Face à cette accumulation de contraintes, le modèle historique de l’Aftermarket montre ses limites. Trop fragmenté, parfois trop dispersé, il peine à répondre de manière coordonnée à des défis systémiques. C’est précisément sur ce terrain que NEXUS veut intervenir.
En renforçant la discipline collective, en structurant les relations entre membres et fournisseurs, et en s’appuyant sur la donnée comme levier d’orientation, le groupement cherche à transformer sa taille critique en capacité d’action. L’objectif n’est plus seulement de connecter un réseau, mais de le rendre plus cohérent, plus lisible et, surtout, plus performant.
Reste que cette transformation repose sur un équilibre délicat. Car si la collaboration apparaît aujourd’hui comme une évidence, sa mise en œuvre concrète suppose un alignement réel des acteurs. Or, dans un écosystème aussi vaste, les intérêts restent multiples, parfois divergents. Accepter de jouer collectif implique des arbitrages, des renoncements, et une confiance qui ne se décrète pas. C’est sans doute là que se situe le véritable enjeu des années à venir.
À Lausanne, NEXUS a posé les bases d’un nouveau chapitre. Le groupement a clarifié sa trajectoire, assumé son changement de posture et envoyé un message fort à l’ensemble de son écosystème : la prochaine phase ne sera pas celle de la conquête, mais celle de la structuration.
Une étape plus exigeante, mais aussi plus déterminante. Car dans un Aftermarket sous pression, la capacité à organiser des réponses collectives pourrait bien devenir le principal facteur de différenciation. Et, au-delà du groupement lui-même, c’est toute la filière qui est désormais confrontée à cette réalité.







